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    - Excellent, 3 points pour Serpentard.

    Ce qui était précédemment une assiette en céramique se baladait maintenant sur la table avec sa carapace sur le dos, au rythme ralenti d'une tortue terrestre. Le compliment de la professeur était d'autant plus appréciable que Mme McGonagall plaisantait rarement sur la distribution des points. C'était forcément sincère. Une étincelle de fierté brilla dans les yeux de Warren.

    D'un coup de baguette, elle fit revenir l'objet à son état initial, et donna enfin l'autorisation de ranger ses affaires. La classe bien sage se transforma vite en cohue générale et se vida en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Warren prit volontairement son temps pour fermer ses cahiers, et sortit bon dernier, avec une longueur de retard sur le gros de la classe.

    Un an de scolarité à Poudlard l'avait finalement confronté à beaucoup plus de nouveauté que ses onze années d'enfance avec son père. Il y avait toujours de l'activité partout et tout le temps : des groupes d'élèves qui discutaient, des hiboux, des lettres, des sortilèges ou des fantômes... même les escaliers semblaient décidés à déstabiliser les nouveaux venus. Quand à Warren, il en était venu à élaborer des stratégies pour se préserver un maximum de calme sur une journée de cours. Il faisaient ses devoirs aux heures où la salle commune était vide, et se débrouillait le reste du temps pour se caler à la bibliothèque ou pour rejoindre son corbeau à la volière. Il arrivait régulièrement en retard aux repas et mangeait alors en vitesse. Il s'appliquait en cour pour s'attirer les bonnes grâces des professeurs et ne s'approchait pas des élèves à problème dans le goût de Draco Malfoy. Bref : il était assez seul, mais cela ne le changeait pas vraiment de ses habitudes à la demeure familiale. Son seul regret : l'absence des couleuvres qui lui tenaient autrefois compagnie.

    La fin d'année approchait, et avec elle le fameux banquet du dernier jour. Dans les couloirs, tout le monde parlait du trophée des quatre maisons, des vacances d'été qui approchaient... Certains étaient ravis, d'autres regrettaient de quitter les couloirs familiers de Poudlard ou de se séparer de leurs amis. Warren, quand à lui, ne savait pas trop à quoi s'en tenir. Il allait retrouver le calme et la solitude de sa chambre à la demeure familiale, mais aussi le strict carcan de son père.

    Il passa à côté de la salle de répétition où la chorale de l'école chantait avec brio, accompagnée d'instruments invisibles. Au coin du couloir, il se dirigea vers la bibliothèque où il rendit les derniers livres empruntés. Même ici la fin de l'année sautait aux yeux : des cartons de rangement s'empilaient, la bibliothécaire pestait contre les retardataires, quelques Serredaigles de septième année faisaient leurs adieux aux étagères de bois sombre...

    Et l'heure du banquet approchait encore. Tout le monde se dirigeait petit à petit vers la grande salle. Un beau soleil de début d'été brillait au plafond magique et l'agitation était à son comble. Warren leva le nez vers les hautes tentures vert et argent qui décoraient la salle, en l'honneur de la maison gagnante. Oui, ils avaient bel et bien gagné la coupe des maisons, eux, les Serpentards ! Un léger sourire passa sur ses lèvres. C'était peut-être ridicule de se réjouir pour si peu, surtout que cette réussite était collective... Mais pour une fois qu'il se sentait appartenir à un groupe et qu'il en était fier, il n'allait pas se priver.

    A Poudlard, il avait aussi apprit à faire le tri entre toutes les sensations qui venaient l'accabler quand il était prit dans la cohue de la grande salle. C'était épuisant, mais remarquablement efficace, et ça lui permettait de suivre une conversation à sa table presque de bout en bout. Il s'installa à sa place habituelle, face à une rouquine dont il n'avait toujours pas retenu le nom (il n'avait dû lui adresser la parole qu'une ou deux fois sur l'année, pour échanger des banalités).

    - Sileeence

    Le calme revint d'un coup, et toutes les têtes se tournèrent vers le directeur. Il avait son habituel regard doux derrière ses lunettes en demi-lunes et un sourire tranquille se devinait sous sa barbe argentée. Il commença un discours sur le bilan de cette année assez mouvementé, dont Warren se fichait pas mal vu que ni la pierre philosophale ni le funeste destin d'un professeur félon n'allaient lui servir cet été. Enfin, il aborda les choses intéressantes :

    - Passons à présent à la coupes des quatre maisons. Avec 472 points, Serpentard est en première position.

    Une salve d'applaudissement accueillit cette déclaration. Les plus énergiques étaient sans hésitation les concernés.

    - Oui, oui... Bravo Serpentard... Cependant...

    Les hourras se calmèrent peu à peu. Le ton de Dumbledore ne plaisait pas, mais alors PAS DU TOUT à Warren.

    - Cependant, pour la plus belle partie d'échecs qu'on ait jouée à Poudlard depuis de nombreuses années, j'accorde 50 points à Ron Weasley.

    Quelques murmures s'échangèrent entre les tables. Tout le monde avait entendu parler des épreuves qu'avaient passés les trois Gryffondors pour empêcher le professeur Quirel de mettre la main sur la pierre philosophale. Avec plusieurs versions plus ou moins réalistes de ce qui avait pu se passer.

    - Pour la froide logique dont elle a fait preuve face à des flammes redoutables, j'accorde cinquante points à Hermione Granger.

    Warren jeta un coup d'oeil aux sabliers des maisons. Une pluie de rubis s'écoulait dans celui des Griffondors. Encore loin de rattraper le niveau des Serpentard, l'écart se réduisait rapidement.

    - Pour le sang-froid et le courage exceptionnel qu'il a manifestés, j'accorde soixante points à Harry Potter.

    Toute la salle retenait son souffle. Cette fois, Gryffondor et Serpentard était strictement à égalité.

    - Enfin, je tiens à dire que le courage peut prendre de nombreuses formes. Il faut beaucoup de bravoure pour faire face à ses ennemis mais il n'en faut pas moins pour affronter ses amis. J'accorde donc dix points à Neville Londubat.

    C'est un tonnerre d'applaudissement qui accueillit cette déclaration. Pour la première fois depuis sept ans, Gryffondor passait devant et gagnait la coupe. Tout le monde semblait ravi de la mine déconfite des Serpentards. Sauf les Serpentards eux-même, bien entendu. Et le professeur Rogue aussi, qui semblait prêt à fusiller le directeur.

    - Je crois que la salle va avoir besoin d'une nouvelle décoration, lança Dumbledore d'un ton guilleret comme si rien ne venait de se passer.

    Et, d'un coup de baguette magique, il changea les étendards verts et argents en rouge et or, et le serpent fit place au lion arrogant. Warren serra les dents. C'était absolument injuste, bien sûr, mais le pire restait de supporter la mine réjouie de toutes les autres maisons. Et de déchanter sur la nature de leur directeur. Ce n'était pas un homme juste et intransigeant comme il l'avait cru toute l'année, mais quelqu'un qui... choisissait les personnes auxquelles il voulait plaire.

    Dumbledore claqua des doigts et Warren oublia momentanément son ressentiment : les plats arrivaient. Comme au premier jours, les assiettes apparaissaient par magie et se remplissaient de mets variés pour que chacun y trouve son bonheur. Warren opta pour de la viande grillée et de la soupe de citrouille. Depuis qu'il avait trouvé au hasard d'un grimoire un passage sur la loi de Gamp concernant la métamorphose, il s'était questionné à propos de ce banquet : la nourriture ne pouvait pas être créé par magie, d'où venait-elle alors ? Quelqu'un avait forcément préparé ces plats. Mais ces questionnement ne l'empêchèrent pas de manger jusqu'à plus faim et même au delà. Lorsque la coupe des quatre maisons fut apportée à la professeur McGonagall, il n'en n'avait déjà plus rien à faire. Les Gryffondor avait eut la coupe de Quidditch ET des quatre maisons ? Grand bien leur fasse. Il avaient Harry le Survivant ? Qui d'autre en voudrait ? Lui, il allait retrouver ses couleuvre et son jardin dans la petite campagne anglaise, et sa bibliothèque, et son lit qui sentait son odeur à lui, et les fauteuils de cuir noir du salon, et même son père qui n'était pas si terrible finalement....


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    Du bruit. Du monde. Un brouhaha continu qui se répercutait contre les arches de briques de la gare King's Cross. Des gens pressés qui se bousculaient, de vieilles connaissances qui discutaient en tas en bloquant le passage, des chariots laissés à l'abandon ici et là avec des hiboux qui tapaient sur leurs cages métalliques. Warren serrait la main de son père, s'y raccrochait comme à une bouée, sachant qu'il allait bientôt devoir la lâcher pour entrer dans un des wagons rouges du célèbre Poudlard Express.
    - Père... Rappelez-moi pourquoi on ne peut pas tout simplement utiliser un portoloin pour arriver devant l'école ? Pas à l'intérieur, hein : juste devant.
    Le soupir exaspéré qui suivit se perdit un peu dans le bruit ambiant.
    - C'est la tradition, Warren. C'est un très bon moyen pour faire connaissance une première fois avec tes futurs petits camarades. Je compte sur toi pour faire honneur à notre famille.
    Une tradition qui nécessitait de s'entasser dans un transport en commun pendant des heures avec des centaines d'autres victimes... La belle affaires. Enfin, par définition, une tradition devait être désagréable et inutile. Un principe qui s'était toujours vérifié.

    Dans sa cage, son corbeau s'énervait un peu. Lui non plus n'avait pas l'habitude de toute cette agitation et devait se demander ce qui lui arrivait. Mais Warren ne savait pas parler aux corbeaux : trop différents. Et son père ne l'avait pas laissé emporter une couleuvre, sous prétexte que l'animal était trop commun pour une famille de sang-pur comme la leur. Il avait préféré faire un tour à la Ménagerie Magique du chemin de traverse et laisser Warren choisir son compagnon. Évidemment, pas de serpent. Il avait hésité avec un petit triton à double-queue et s'était finalement décidé pour le corvidé.

    Son père lui donnait ses dernières recommandation, mais le garçon n'écoutait que d'une oreille, tentant de comprendre ce qui se passait autour de lui. De plus en plus de monde se pressait aux portes du Poudlard Express, et les larmes commençaient à couler chez des parents comme des enfants en prévision de cette longue séparation. Cette fois, le départ était imminent. Il devait lâcher la main.

    La cage du corbeau sous un bras, la valise dans l'autre, Warren monta tant bien que mal dans le wagon le plus proche. Il n'eut pas le temps de faire un dernier signe ni quoique se soit : les portes se refermaient déjà et le chef de gare sifflait le départ.

    Cahin-caha le jeune sorcier passa dans l'allée et guetta aux portes des compartiments. Évidemment, pas un seul n'était vide. Et il ne connaissait personne. Faute de mieux, il choisit le moins animé et poussa la porte.

    Deux filles s'y trouvaient déjà, l'une blonde et l'autre brune. Elles avaient l'air un peu plus âgées mais ne faisaient pas attention à lui, ce qui arrangeait bien Warren. Il monta sa valise sur le porte-bagage et posa son corbeau à côté de lui sur le siège, de sorte à ce que personne n'ait la mauvaise idée de prendre cette place. Et il sortit son bouquin. Un formidable traité de botanique illustré, tiré de la bibliothèque de son père avant son départ. Finalement, le voyage ne s'avérait pas si désagréable.

    Les deux filles papotaient entre elles à voix basse et le bruit des roues sur les rails avait quelque chose de berçant. Les paysages défilaient et le garçon relevait parfois la tête pour constater le changement. Il se sentait bien. Jusqu'à ce qu'une échevelée débarque comme une furie dans le wagon en parlant à toute vitesse.

    Toutes les têtes se relevèrent vers elle, interloquées.

    - On a perdu un crapaud, répéta-t-elle. Vous ne l'auriez pas vu ?

    Elle devait avoir son âge, à peu de chose près. Des dents un peu trop grandes, une crinière de cheveux châtains, et des vêtements moldus. Mais elle sentait bon l'encre fraîche et le parchemin, ce qui la fit remonter dans l'estime de Warren.

    - Pas de carpeau ici, répondit l'une des deux filles du wagon.

    Et elle repartit aussi vite qu'elle était arrivée, emportant avec elle sa crinière et son odeur.
    Warren se replongea sans tarder dans son ouvrage. Il pensait enfin être tranquille lorsque la porte s'ouvrit de nouveau.

    - Bonbons ? Friandises ? Chocogrenouilles ?

    Warren lança un regard courroucé à la vieille dame, mais elle ne le remarqua pas. Elle prenait la commande des deux filles, et lorsqu'elle se tourna enfin vers lui, il marmonna qu'il ne prendrait rien. Il n'avait absolument pas envie de sucrerie pour le moment. Et il avait laissé son peu de monnaie dans sa valise.
    La vendeuse était partie, mais maintenant, le compartiment empestait le sucre. L'odeur allait rester jusqu'à Poudlard, Warren le savait. Elle n'était pas si désagréable, mais très entêtante. Il retourna à sa lecture, et on le laissa enfin en paix jusqu'à Poudlard.

    Ils arrivaient.

    À peine sorti du wagon, il en eut le souffle coupé.

    On lui avait déjà dit que la maison de son père était grande, mais pas grande comme ÇA. Le château les surplombait de sa masse, se découpait sur ciel de nuage : grandiose, majestueux, impressionnant.

    - Par ici les premières années ! Avec moi !

    C'était une sorte de grand barbu hirsute qui hurlait ainsi. Mais "grand" était encore un euphémisme. Le gigantisme était-il une norme à Poudlard ? Si c'était le cas, Warren avait hâte de voir la tête des professeurs. Et des repas.

    Ils apprirent bien vite que leur guide se prénommait Hagrid et allait les conduire au château en passant par le lac noir. Des petites barques les attendaient sur la rive et ils furent répartis par groupes de trois ou quatre. Contrairement à ce qu'il avait craint, ils n'eurent pas besoin de pagayer : les barques se débrouillaient très bien toutes seules. Ils avaient tout loisir pour admirer les eaux sombres du lac et la silhouette imposante du château qui s'approchait de plus en plus. Le soir approchait et toutes les lumières baissaient, plongeant la troupe dans une sorte de douce torpeur.

    Warren appréciait beaucoup cette partie du voyage. Ils avaient vraiment le sens du spectacle, à Poudlard.

    Les barques furent laissées dans une sorte de hangar, et Hagrid les guida sur un chemin jusqu'aux portes du château. Ils entrèrent dans un hall aussi immense que le laissait deviner le reste de la bâtisse, tout en pierre avec de hautes voûtes d'ogives. La seule chose qui ne paraissait pas grandiose ici, c'était la femmes qui les attendait en haut d'une volée d'escaliers. Et pourtant, il s'en dégageait une autorité incomparable, même à côté du géant barbu.

    - Je suis la professeur McGonagall, sous-directrice de Poudlard, et je vous souhaite la bienvenue à l'école des sorciers. Dans quelques instants vous entrerez dans la grande salle et serez répartis dans les différentes maisons.

    La fameuse cérémonie de la répartition. Tout le monde était plus ou moins nerveux, même si certains le cachaient mieux que d'autres. Pendant que les lourdes portes de la grandes salle pivotaient pour les laisser entrer, Warren songeait à son père : serait-il blâmé si il ne terminait pas à Serpentard comme le reste de sa famille ? À Serredaigle par exemple ?

    Il franchit les portes avec le reste du groupe. Et cru qu'il allait s'arrêter sur place. Les gens derrière lui le poussait, alors il continuait d'avancer machinalement, mais il n'en menait pas large.

    Il y avait des centaines d'élèves attablés là : tout n'était que bruit, mouvement, brouhaha assourdissant, lumières flottantes et odeurs diverses. Après la fraîcheur du crépuscule, il se sentit prit d'une bouffée de chaleur et eut juste envie de retourner au calme du lac noir.
    Il se figea en même temps que le reste du groupe et n'entendit même pas les recommandations du directeur à leur égard. À moins qu'il ne se fut agit de paroles de bienvenue ? Tout ce qu'il réussit à retenir des centaines d'informations qui lui arrivaient à la fois, c'est qu'on avait apporté une sorte de chapeau informe et qu'on le plaçait sur la tête des jeunes élèves.

    - Warren Darkmantel !

    Cette fois, c'était à lui. Il s'avança comme dans un rêve (ou plutôt un cauchemars) et sentit tous les regards se braquer sur lui. On le fit assoir et la dénommée McGonagall lui posa le chapeau sur la tête.

    Instantanément, les bruit alentours disparurent. Il eut juste à fermer les yeux pour retrouver le calme tant espéré.

    - Voyons... Je sens une grande soif de connaissances. Une forte curiosité dans certains domaines...

    La voix résonnait dans sa tête. Il comprit que c'était le chapeau lui-même qui s'adressait à lui.

    - "Choixpeau", jeune homme : "Choixpeau". Je disais donc : de la curiosité, mais aussi de la ruse et de la détermination. Il y a du potentiel. Je dirait donc... SERPENTARD !

    Ce dernier mot résonna dans sa tête et à l'extérieur. Il comprit que toute la salle avait dû l'entendre et qu'il était classé pour de bon. Il se sentit soulagé mais comprit aussi qu'il allait devoir retourner à la réalité. Dans la fosse aux bêtes.

    Il prit sur lui pour repérer la table des Serpentards et s'y diriger. Le pire étant que les autres élèves ne semblaient pas souffrir autant que lui. Les Serpentards se mirent même à l'acclamer et l'applaudir dans un fracas terrible, ce qui n'arrangeait rien à son état.

    "Soit correct, ne me fait pas honte." Warren ébaucha un sourire et s'assit à côté d'un élève plus âgé et pas trop agité. Un sourire qui ne dura pas longtemps, mais peu importe : tout les regards l'avaient déjà quitté et se tournaient vers le prochain élève de la liste. Lui, il continuait ses efforts pour faire abstraction du bruit ambiant et commença à analyser un peu mieux la pièce. On retrouvait les mêmes voûtes d'ogives que dans le hall, mais celles-ci se perdaient dans un ciel nocturne parcouru de nuages. Et ce n'était pas juste un plafond peint : les nuages bougeaient réellement, comme si ils pouvaient voir à l'extérieur. Ce devait être un puissant sortilège... de la belle magie. Au dessus des tables flottaient des chandelles de tailles variables, mais il soupçonnait qu'elles ne soient là que pour décorer, car la luminosité était parfaite. Quand aux tables... Si Warren avait eu tord quand au gigantisme des professeurs, il n'était pas si loin de la réalité concernant les repas. C'étaient des chaudrons de soupe, des montagnes de chouquettes et des gueuletons de poulets rôtis, et dès qu'une assiette était vidée elle se remplaçait immédiatement par un plat nouveau.

    - Harry Potter !

    Warren sentit une différence dans l'ambiance générale. Moins de bruit tout à coup. "Alors c'est lui, la terreur de Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom ? Il a juste le même âge que moi ? Il n'a pas l'air si terrible... Et même un peu perdu."

    Le Choixpeau prit son temps avant de lancer le verdict :

    - Gryffondor !

    La maison des courageux, ça allait de soi. Warren savait qu'il n'aurait pas pu finir là-bas, pas plus qu'avec les patients et bavards Poufsouffles. Et il ne s'en portait pas plus mal.

    Tous avaient enfin reçus leurs attributions respectives, mais le banquet de bienvenue s'attardait trop. Les gens mangeaient, discutaient, et lui n'arrivait pas à suivre les conversations. Il n'avait plus faim, commençait même à se sentir un début de migraine, et espérait juste qu'on les guiderait bientôt à leurs chambres.

    - Ça va ?

    Il releva la tête et se rendit compte qu'il devait se boucher les oreilles avec la paume des mains.

    - Ça va très bien, grogna-t-il. Fiche-moi la paix.

    L'agressivité de sa voix dissuada le jeune serpentard face à lui d'insister plus. Et on le laissa tranquille pour le reste de la soirée.

    Enfin vint l'heure tant attendue de la visite de la salle commune : Les préfets prenaient avec eux tous les premières années et les guidèrent à travers les couloirs du château. Dans les cas des Serpentards, ils descendirent en continu jusqu'aux cachots de l'école.

    - On est sous le Lac Noir, marmonna un des élèves à son voisin. C'est mon frère qui me l'a dit.

    La messe-basse ne passa pas inaperçue et provoqua une certaine excitation, vite calmée par le préfet : tout allait bien se passer. Il fit passer le mot de passe dans les rangs et les invita enfin à entrer.

    Warren sut tout de suite qu'il allait apprécier le lieu.

    L'ambiance était tamisée, légèrement verdâtre grâce à la lumière qui provenait du lac. Une grande cheminée aux motifs serpentins occupait tout un pan de mur, et des fauteuils de cuir noir ouvragés étaient répartis dans l'espace. En guise de déco, quelques cadres et des crânes d'animaux divers. Une pièce qui respirait le calme : denrée fabuleuse après ce qu'il avait vécu dans la grande salle.

    Dans sa cage, le corbeau gonfla son plumage et se lissa quelques plumes du ventre avant de claquer du bec. Warren le prit pour une approbation. Cette première année promettait son lot de difficultés et de satisfactions.

     

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  • C'est décidé : je me lance sur quelques petits textes sur la vie de Warren Darkmantel, mon premier personnage de RPG Harry Potter. Et certainement pas le plus original à la base. 

    Il date de cette période qu'on pourrait classer "ado dark", soit :"je vais faire un personnage sombre et mystérieux, et serpentard évidemment". Je me suis quand même permise de le rendre le plus désagréable possible pour être un tout-petit peu moins cliché. 

    Et puis j'ai évolué. 

    Et lui avec moi, comme beaucoup d'autres persos. 

    J'espère. 

    Et j'en suis venue à imaginer beaucoup d'éléments de lui-même et de son passé qui ne tiendraient pas sur une fiche de personnage, tant pour expliquer le fond de sa personnalité que ce qu'il est devenu. 

    Bref, ces quelques textes n'aurons pas pour but de réécrire les Harry Potter avec le point de vue de Warren, car ce serait parfaitement dénué d'intérêt pour les fans ayant déjà lu 14 fois les bouquins, et totalement inintéressants pour les autres qui se fichent bien de la destinée du binoclard balafré. Je sélectionnerai simplement les scènes que j'estime importantes ou intéressantes. 

    Ha, et je ferai un minimum attention au style (c'est-à-dire que je prendrais le temps de me relire, attention !), donc je suis toute ouverte aux commentaires constructifs pouvant m'aider dans ce sens. 

     

    Warren était assit sur le rebord de la fenêtre. Dehors la tempête faisait rage, la pluie s'écrasait en trombe contre les carreaux et le vent secouait les arbres du jardin. Quelques centimètres après la vitre le garçon était était au sec, au chaud, emmitouflé d'une couverture de laine et plongé dans son traité d'histoire de la magie. Un livre qui sentait bon l'encre et le cuir. Vieux, sans doute, mais encore en très bon état, comme tous ceux de la bibliothèque de son père.
    - Warreeen !
    Le cris étouffé provenait de l'étage inférieur. Le garçon reposa son livre avec agacement et sauta sur le plancher de sa chambre. Quand son père hurlait comme ça, c'était mauvais signe.
    Sans se presser, il descendit le large escalier de marbre noir. Des globes lumineux flottaient dans le hall, diffusant leur pâle lueur. Son père était là, debout, la mine sombre. Un grand homme tout sec aux cheveux noirs coupés courts, avec de grands bras maigres et des traits tirés. Il portait une robe de sorcier cintrée, d'un noir de jais, qui fit grimacer Warren : la robe des grands jours. Et vu le regard noir assorti, le jeune garçon devait avoir quelque chose à se reprocher.

    - Warren Darkmantel... Je présume que vous avez oublié que nous devions accueillir ce soir les Rosier pour le dîner ?

    Ha, oui. Effectivement, maintenant que c'était dit, le garçon se souvenait avoir entendu parler d'une affaire de ce genre.

    - J'avais oublié, lâcha-t-il innocemment.

    - Je le vois bien. Autrement, j'ose espérer que te te serais vêtu en conséquences.

    Warren baissa les yeux. Il était 19h passées et il avait enfilé sa robe de chambres, et allait pieds-nus dans les vastes couloirs de la maison. Avec son visage encore enfantin, ses cheveux noirs ébouriffés et ses yeux assortis, il ne devait effectivement pas avoir l'air prêt pour un dîné d'affaire. Mais lui, ça l'arrangeait.

    - Peut-être que je pourrai rester dans ma chambre ? proposa-t-il avec espoir.

    - Il n'en est tout simplement pas question. Les Rosiers viennent avec leur fille Lola qui a le même âge que toi, et je compte sur toi pour lui être agréable. Ne me fait pas honte.

    - Mais père... Lola est tout sauf intéressante. En plus elle sent toujours le Jasmin à des mètres à la ronde... je pense qu'elle met du parfum.

    L'expression que lui retourna son père dissuada Warren d'étaler plus d'argument à l'encontre de Lola Rosier. Si les regards avaient été des armes, celui-ci serait certainement une lance barbelée.

    - Je T'INTERDIT de parler devant elle de son odeur, de celle de ses parents, ou même de celle du canapé. Interdiction formelle d'étaler ta science sur un sujet qu'elle n'aurait pas choisit. Interdiction formelle de lui manquer de respect de quelque façon que se soit. Ho, et évidemment, pas de fourchelangue.

    Le ton était sans appel. Le jeune sorcier hocha la tête.

    - Bien. Maintenant, file te changer, ils arrivent d'une minute à l'autre.

    Warren détala sans se faire prier, jusqu'à sa chambre, où il avisa avec nostalgie le volume à couverture de cuir encore posé sur le rebord de la fenêtre. Il trouva dans sa penderie une robe de sorcier bleu foncé sur une coupe assez similaire à celle de son père, avec de larges manches un peu encombrantes. Le tissu était raide. Il l'avait peu portée. Malgré les obligations de son père, il espérait que Lola se fatiguerait vite et qu'il pourrait retourner dans sa chambre.

    Un bruit de roues se fit entendre dans la cour, et Warren se colla à la fenêtre pour deviner les lumières d'une carriole noire dans la nuit, presque masquée par les trombes de pluie. Il réussit tout de même à remarquer les bêtes qui la tirait, de grands chevaux ailés. "Fins et racés... certainement des Ethonans". Warren l'avait lu quelque part dans un livre sur l'élevage de créatures magiques.

    Le bruit de la porte d'entrée s'ouvrant sur la tempête le ramena au présent. Il enfila des chaussures vernies et redescendit quatre à quatre les grands escaliers pour arriver à temps dans le hall, afin d'accueillir la délicieuse famille des Rosier.

    Ils portaient tous robes et chapeaux assortis, et le mari éteignait juste son sortilège de parapluie lorsque Warren arriva dans la pièce. Si son père le lui avait dit, il avait déjà oublié le nom de tous les membres de la petite famille, à l'exception de Lola. Il ne comptait de toute façon pas adresser la parole ni aux parent, ni au grand frère de la petite brune.

    Et évidemment, la cadette n'était pas la seule à porter un parfum aussi entêtant que répulsif : Mme Rosier sentait allégrement le fenouil. Warren ignorait jusqu'à l’existence d'un parfum utilisant l'odeur du fenouil.

     - Je vous en prie, faites comme chez vous. Le salon est par ici.

    Son père paraissait désormais beaucoup plus coulant. Plus de regard noir, plus de sourcils froncés : il était doux comme velours de son veston. Tout ce beau monde se dirigea sans se presser vers les fauteuil molletonnés, et tandis que les adultes entamaient des discussions barbantes, la jeune Lola venait vers lui avec son air niais habituel. "Ce n'est pas niais, c'est poli", lui dirait certainement son père. Il n'empêche, elle devait le détester autant lui la trouvait indifférente. Comme tout le monde. Il parait qu'il n’était "pas adapté". Était-ce sa faute, si les gens ne savaient pas tenir une conversation intéressante de bout en bout ?

    - Bonjour Warren. Comment vas-tu ?

    "Je vais que je préférerais encore être dans mon lit que de converser avec toi." Mais les indications de son père n'étaient pas oubliées, et il sortit plutôt la phrase bateau apprise par-cœur : 

    - Je vais bien, merci. Et toi ?

    Évidemment, cette ouverture invitait son interlocutrice à parler de ses cours, de ses robes, de ses boursoufles roses et du travail de ses parents. Ce qu'elle ne manqua pas de faire. Il aurait aimé que pour une fois elle explique où elle trouvait ses parfums, histoire de réellement lui apprendre quelque chose d'utile. Qu'il puisse haïr du fond du cœur le créateur de ces horreurs.

    - Hé, tu m'écoutes ?

    - Ho, oui oui. "Et quand ton chat Robert s'est retrouvé coincé dans un arbre, Victor a carrément utilisé "accio" pour le redescendre".

    Warren ignorait parfaitement l'identité de ce Victor, mais c'était peut-être un des membres de la famille, alors il préférait ne pas poser la question.

    - Ça n'a pas l'air de t'intéresser.

    "Absolument pas. Pas plus que les trois sujet précédents ni que tous ceux évoqués avec toi depuis qu'on s'est rencontré."

    - Ben...

    - T'as raison, on s'ennuie un peu. Il y a quoi d'autre dans ta maison ?

    Elle ne se rendait certainement pas compte de la faute stratégique qu'elle venait de commettre. Elle venait elle-même de lui ouvrir l'opportunité de choisir son sujet. Elle allait devoir quitter le confort de ses chats coincés et de ses robes mal taillées.

    - On peut aller à la bibliothèque... si tu veux.

    A sa tête, elle ne voulait clairement pas. Il allait insister un peu, mais elle fit un nouveau pas en terrain dangereux.

    - ... Et ta chambre ?

    Sa chambre ? Pourquoi pas. Très bonne idée même.

    - Suis-moi.

    Et, laissant les grands personnes discourir sur le ministère de  la magie, les deux enfants montèrent à l'étage.

    10 ans tout les deux, presque prêts à recevoir leurs lettres respectives pour Poudlard. Warren avait dû mal à savoir à quoi s'en tenir : on disait beaucoup de bien de cette grande école, et il allait enfin passer du temps loin de son père... mais c'était l'inconnu total.

    - Voilà, c'est ma chambre. On peut rentrer.

    Lola le suivit avec curiosité, bien plus affriolée par la nature du tissus de sa couverture que par son étagère de documentaires magiques. Au plus grand dam du jeune sorcier.

    - Ha, et voici mes colocataires.

    Warren avait un peu de fierté dans la voix : cette fois, même elle ne pouvait pas rester indifférente. Elle avait l'air d'aimer les animaux, elle allait forcément apprécier.

    Le cris qu'elle poussa lui vrilla les tympans. Et après on venait se plaindre de SES manières à LUI ?

    - Mais ils ne sont pas en cage ?! s'affola-t-elle

    - En cage ? Des serpents ? Et pourquoi faire ? Ils passeraient à travers les barreaux.

    Elle s'énerva un peu.

    - Non, mais en vivarium. Tu vois très bien ce que je veux dire.

    Elle commençait à faire quelques pas en arrière, visiblement mal à l'aise. Il faut dire que ses trois protégés étaient assez discrets dans le paysage de la chambre, qui enroulé autour d'un pied de lit, qui affalé sur une pile de bouquins, qui étendu sous l'armoire avec juste un bout de queue qui sortait. Elle n'avait pas dû les voir, et la surprise l'effrayait.

    - Mais ils sont inoffensifs ! Juste des couleuvres, de bêtes couleuvres à collier. Elles viennent du jardin, et passent l'hiver ici. Elles n'aiment pas le froid.

    Son père lui avait formellement interdit d'évoquer le fourchelangue. Il restait donc le plus évasif possible sur la raison qui l'avait poussé à héberger tous les serpents de la propriétés dans sa chambre. Lola faisait visiblement des efforts incroyable pour passer outre la surprise et l'incompréhension. Elle tenta vainement :

    - Et donc... il s'appellent comment ?

    Warren la regarda comme si elle était folle.

    - Comment ils s'... ? Mais ils n'ont pas de noms ! Enfin, c'est "serpent femelle", "serpent le plus gros" et "serpent le plus clair".

    Cette fois, ils s'étaient définitivement perdus. Ils allaient passer le reste de la soirée à tenter des conversations sans intérêt pour l'un ni pour l'autre, et finalement abandonner et tenter sans succès de suivre les échanges des adultes. Et enfin, se quitter encore moins proches que la fois précédente. Comme à chaque fois.

     

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  • Je n'ai guère eut le temps de dessiner cette semaine, ni de beaucoup participer sur eklablog... certains l'auront peut-être remarqué. Mais bref, là n'est pas la question ! Je ne suis pas très adepte des articles publiés pour dire "je ne publierai pas d'article" ! Donc oui : il va y avoir du contenu. Je vous propose ici une nouvelle écrite pour le concours de mon lycée, donc libre à vous de la lire et d'en penser ce que vous voulez, mais interdiction d'y toucher pour la mettre où que ce soit ! (Je sais, je me répète beaucoup, mais c'est un principe auquel je tiens... (presque autant que l'interdiction de divulgâcher* un livre... c'est pour dire !)

    * ou "spoiler", pour les anglophiles

    ... Oui, au fait, le titre de cette nouvelle est bien "la chanteuse" (que de surprises me direz-vous).

     

     

    - Allez, du nerf ! Il faut avoir terminé avant que le soleil ne passe les montagnes !

    « Ça irait sans doute plus vite si tu nous aidais, gros lard. »

    Tristan n'était pas suicidaire au point de prononcer ces mots à haute voix, mais il n'en pensait pas moins. Dégager des cailloux de la route, soit, mais pourquoi le faire au pas de course ? Surtout qu'après sept ans passés dans cet orphelinat, il savait pertinemment que les mêmes cailloux allaient revenir à leur place pendant la nuit ou être remplacés par d'autres similaires. Et ce n'est pas comme si cette route était fréquentée : tout juste une carriole de fournitures une fois par semaine et d'exceptionnelles arrivées d’orphelins. Autrement, personne ne s'aventurait dans ce désert de rocaille. Ils étaient totalement coupés du monde.

    Tristan tourna la tête pour voir Maè travailler à ses côtés. Elle avait, quoi ? Huit ans ? Neuf ? C'était honteux de faire travailler des enfants ainsi. A son âge on devrait jouer, chanter... simplement profiter de la vie !

    - Il est l'heure de rentrer, sa suffira pour aujourd'hui !

    Des dizaines de soupirs de soulagement accueillirent ces paroles. Tout les enfants se redressèrent pour offrir leur visage aux premiers rayons du soleil levant, tournés vers les lointaines montagnes à l'horizon. Il y en avait de tout les âges : des jeunes, des moins jeunes, et des vraiment petits. Tristan faisait partie des plus âgés.

    - Pas le temps de rêvasser, il faut rentrer au refuge.

    "Rentrer à la prison tu veux dire."

    Hadrian était le seul adulte de l'orphelinat, responsable à la fois des fournitures, des enfants et de l'entretien.

    Imposant dans son physique et sa manière d'être, il inspirait crainte et respect aux enfants les plus jeunes. Tristan, lui, n'avait que du dégoût. Pour cette grosse bedaine, ce gros visage barbu et ces grosses mains caleuses. Pour cette odeur âcre, cette voix d'ours et cette force brute. Pour cette sévérité, cette avarice et ce manque d'amour. Comment avait-il pu être nommé responsable d'un orphelinat ?

    Le soleil montant réchauffait leur dos engourdi par le froid nocturne, de plus en plus intense sur les plaines desséchées. Face à eux, l'imposant bâtiment de pierre grise qui faisait office d'orphelinat. Tristan entra bon dernier avec un ultime regard vers les montagnes dans le lointain.

    S'ensuivit une matinée d'apprentissage des chiffres, de l'écriture, de la géographie... Hadrian était un professeur exécrable qui parlait trop fort et partageait mal son temps. Il passait des heures sur des notions simplissimes avec les jeunes alors que les plus grands avaient besoin d'explications sur des points autrement plus compliqués. Définitivement, Tristan ne le supportait plus.

    Le repas se déroula dans un brouhaha ambiant. Un moment de repos bienvenu, juste entre enfants. La nourriture n'était pourtant pas fameuse : un bouillon fade dans lequel flottaient des morceaux de gras et quelques légumes. Mais la simple possibilité d'échanger entre eux sans avoir Hadrian sur le dos paraissait alléger leur journée.

    - Cet après-midi, on a atelier de confection !

    La mine réjouie de Maè hérissa Tristan.

    - Comment tu fais pour être toujours de bonne humeur ? Avec tout ce qu'on subit ici...

    - Et toi, comment tu fais pour toujours trouver une raison de râler ? Il est normal cet orphelinat, on a de la chance que quelqu'un s'occupe de nous.

    - T'es trop jeune pour comprendre. Et t'as jamais rien connu d'autre, normal que tu ne puisses pas comparer.

    Il vit les larmes monter aux yeux de la fillette. Comprenant qu'il avait été trop dur, il voulu s'excuser, mais elle se leva de table.

    - J'ai fini de manger.

    Elle emporta son assiette vide et son verre et s'éloigna dignement. Tristan s'en voulait déjà de l'avoir rabrouée ainsi, mais il ne s'inquiétait pas : malgré son fort caractère, elle n'était pas rancunière. Une patience infinie qui expliquait sans doute son total aveuglement sur leur situation à l'orphelinat. Sans compter qu'elle était arrivée très jeune, elle n'avait pas de souvenir précis de ses parents et de sa vie d'avant.

    Il ne la revit pas de l'après-midi. En confection, il travaillait dans l'atelier des "grands" et elle des "moyens". Il avait donc droit aux travaux les plus ennuyeux et rébarbatifs de l'atelier, mais non moins compliqués : la couture des différentes pièces, ou les ourlets pour leur éviter de s'effilocher... La cloche du soir fut donc accueillie avec soulagement.

    Les plus jeunes avaient déjà mangé et attendaient dans les chambres. Il fallait toujours se coucher tôt à l'orphelinat, avec la stricte interdiction de sortir après le couvre-feu. On racontait chez les anciens que les infortunés désobéissants ne revenaient jamais... Tristan était prêt à le croire. Par contre, il n'en avait jamais parlé à Maè. La petite était trop jeune pour qu'on l'accable de pareils soucis.

    En marchant dans le couloir qui menait à sa chambre, il passa devant celle de la fillette. Il voulait se réconcilier avec elle, se faire pardonner son attitude du midi. Vérifiant que personne ne le surveillait, il entrouvrit la porte de bois clair et se glissa à l'intérieur.

    - Tristan ? Qu'est ce que tu fais là ?

    - Je ne reste pas longtemps, promit-il. Ça va depuis tout à l'heure ?

    A la moue qu'elle fit, il comprit qu'elle n'avait pas oublié. Mais en quelques instant, son air buté fondit pour laisser place à son traditionnel sourire enjoué.

    - Ça va. On a décoré des chapeaux, avec plein de plumes colorées !

    Pour illustrer ses propos elle en tira une de sa poche, rouge, probablement chipée dans les réserves de l'atelier. En temps normal, il l'aurait gentiment sermonnée et ils auraient rit ensemble. Il ne se sentait pas d'humeur.

    - Je me demande à quoi ça sert, tout ça. De rester ici. Personne ne vient jamais de toute façon.

    Maè ouvrit de grands yeux horrifiés.

    - Tu ne vas pas recommencer ! Hadrian est là pour s'occuper de nous, il ne nous voudrait aucun mal.

    - Hadrian est un imbécile inutile qui nous garde enfermés loin de tout ! Je comprends que tu arrives à te satisfaire de son autorité, mais admets au moins que cet orphelinat n'a aucun sens.

    Maè haussa les épaules. Pendant qu'il parlait, elle jouait avec l'ombre de sa plume sur le mur, comme si ses propos ne la concernaient pas. Pourtant, elle finit par redresser le regard et répondre d'une voix indifférente.

    - On est bien ici. On a à manger, un abri, et puis on s'amuse bien parfois...

    Il soupira. C'était peine perdue. A quoi s'attendait-il de toute façon ?

    - Ce soir, je m'en vais.

    Il s'entendit lancer cette déclaration sans aucun remord. Et, avec surprise, il se rendit compte qu'elle était vraie.

    - Ben oui, normal. Tu dois retourner dans ta chambre.

    - Non, tu n'as pas compris : je m'en vais. Je pars. J'en peux plus de cet endroit, et je n'ai pas envie d'y finir ma vie. Je suis désolé de devoir vous abandonner, mais c'est ainsi.

    Il vit les yeux de la fillette s'embuer et la serra dans ses bras. Il s'était vraiment prit d'affection pour elle et ses bouclette brunes, ses yeux rieurs et ses tâches de rousseur.

    - On se reverra ?

    - Je vais aller vers les montagnes... Un jour toi aussi tu quitteras ce lieu. Et alors oui, on se reverra.

    Elle était triste, mais pour une fois elle n'essayait pas de le faire changer d'avis. Il lui en était reconnaissant. Sa froide volonté était aussi fragile et vacillante que la flamme d'une bougie.

    Il n'avait pas beaucoup d'amis à l'orphelinat, les adieux ne furent pas longs et déchirants. Un cadeau de la part de Maè, une promesse, et il était parti.

    "On se reverra."

    Les fenêtres se fermaient de l'intérieur, il n'eut pas de mal à les ouvrir.

    "On se reverra."

    Emmitouflé dans un manteau d'hiver, il se glissa dehors. Un dernier signe à Maè, et il la vit refermer les rideaux derrière lui.

    "On se reverra..."

    Il était maintenant dans le noir presque total, et un vent glacial soulevait les pans de son manteau. Il le réajusta en frissonnant, se mit en route. Pas de grillage à l'orphelinat, pas de gardien. Le désert qui les entourait de toutes parts représentait une barrière bien assez efficace.

    Faiblement éclairé par la lune, il prit la route qui menait vers les montagnes. Leurs lointaines silhouettes se découpaient sur fond étoilé, droit devant lui.

    Tristan marcha longtemps dans le froid nocturne. Il voulait s'éloigner au plus de l'orphelinat et ne se sentait pas vraiment fatigué. Au contraire, une énergie gonflée d'excitation menait ses pas avec assurance sur les cailloux grossiers de la route.

    "Il bougent."

    C'était vrai. Ces cailloux que chaque matin ils déplaçaient sous les ordres acharnés de Hadrian, ils semblaient profiter de la nuit pour glisser, rouler, parfois jusqu'à la route sinueuse. L'obscurité ne permettait pas à Tristan de voir précisément la scène. Il apercevait parfois au hasard des jeux de lumière qui une oreille, qui une queue nue, qui un œil globuleux. Des choses vivaient sous le sol des plaines. Pas plus hautes que les cailloux qu'elles déplaçaient, sans doute pas plus agressives, elles provoquèrent pourtant au garçon un sentiment de malaise qu'il ne s'expliquait pas. L'angoisse d'être vu sans pouvoir voir, sans doute. La preuve d'une présence si proche qu'il avait toujours ignorée, sûrement.

    Mais il marchait toujours. Pas une seule fois il ne se retourna, fixé droit sur les montagnes. Il allait les rejoindre, et allait les gravir, et après... et après quoi ? Il allait vivre, point.

    Après le froid mordant de la nuit vint la chaleur écrasante du jour. Le soleil montait lentement dans le ciel parfaitement bleu et accablait Tristan. Le garçon abandonna son manteau sur le bord de la route, priant pour atteindre sa destination avant le coucher du soleil. Sinon... il gèlerait simplement sur place.

    Vers le milieu de journée, la fatigue commença à s'emparer de ses muscles. Et la faim aussi. L'orphelinat était loin derrière, et les montagnes tellement proches que leur masse imposante barrait la moitié du ciel devant lui. Mais encore si lointaines pour ses petites jambes d'humain...

    A un moment, il vit passer un oiseau. Bleu. S'il avait pu, il l'aurait volontiers abattu pour en faire un repas, mais il n'avait rien d'autre que ses vêtements de laine et sa petite gourde presque vide. Oh, et le cadeau de Maè.

    A plusieurs reprises, il voulu s'arrêter sur les bord de la route, mais la voix grondante d'Hadrian résonnait dans son crâne fiévreux.

    "Allez, du nerf ! Il faut avoir terminé avant que le soleil ne disparaisse !"

    C'était idiot de penser à lui alors qu'il cherchait justement à le fuir. N'empêche qu'il finit par atteindre le pied des montagnes juste à temps, alors que le crépuscule tombait lentement. Affamé, affaibli, fier de lui, Tristan chercha un abri parmi les rocs brisés. Il trouva un petit sentier en lacet qui menait vers les hauteurs et l'emprunta le temps d'atteindre une petite grotte. Il avait juste la place de s'y glisser et de s'y pelotonner dans un coin, puis de fermer les yeux en tremblant.

    Il faisait froid. La pierre était dure. Il avait faim aussi.

    C'est un son étrange qui le réveilla le lendemain matin. Frigorifié et trempé jusqu'aux os, il s'extirpa de sa cachette et tendit l'oreille pour définir l'origine du son. C'était une sorte de chant lent, glissant entre les roches à la manière d'un serpent paresseux. Il semblait venir de partout à la fois, un peu comme le son d'une flûte qui aurait trouvé son écho sur la moindre aspérité de la pierre. Tristan se rendit compte de la chance qu'il avait eue la veille de ne pas tomber ni trébucher sur un de ses cailloux traîtres.

    Faute de mieux, il poursuivit son ascension le long du sentier. Plus il montait, plus le chant s'amplifiait. Bientôt, il put reconnaître une mélodie et même des paroles dans une langue inconnue.

    "C'est une personne qui produit ces sons. Quelqu'un vit ici !"

    Réconforté, il accéléra le pas.

    - Bonjour, jeune homme. Quel bon vent t'a poussé jusqu'ici ?

    Le chant s'était tu. Tristan leva les yeux vers l'origine de la voix et remarqua pour la première fois une femme perchée sur un rocher. Grande, sans âge, vêtue d'amples pans aux teintes chaudes, elle arborait une peau mâte et de longs cheveux noirs.

    - Le vent de la liberté, madame. Je viens de l'orphelinat.

    Elle descendit avec agilité de son piédestal.

    - Je m'en doute bien. Félicitation, tu a l'air plutôt en forme. Que dirais-tu de partager mon repas ?

    Le ventre de Tristan fit savoir son enthousiasme par de sonores gargouillements. Il n'avait pas mangé depuis deux jours... il s'étonnait lui-même de tenir encore debout.

    - Viens. Ma maison se trouve dans les hauteurs.

    Tristan n'avait même pas la force de se méfier. Il se laissa guider le long des sentiers jusqu'à une crête en sommet de montagne. Ce n'était pas la plus haute, ni la plus impressionnante, mais de là ils avaient vue sur la vallée. Devant lui s'offrait un tout nouvel horizon, verdoyant, parsemé de bois, de champs, de villages. Il se retourna et vit le désert de rocaille s'étendre à ses pieds jusqu'à perte de vue. Gris, sec et dur, avec une seule oasis improbable pour en rompre la monotonie : l'orphelinat. Vu d'ici, il semblait si petit...

    - Alors, qu'attends-tu ?

    La femme l'appelait depuis la porte d'une maison en pierre à quelques mètres de là. Elle souriait avec bienveillance. Il la rejoignit.

    L'intérieur de la maison était simple et rustique. Une odeur de bouillon et de pain chaud emplissait l'air, lui mettait l'eau à la bouche. La femme servit le repas.

    Il n'avait d'attention que pour son assiette : la bouche pleine, les sens empâtés, il ne regardait même pas sa bienfaitrice. Le bouillon fut englouti trop rapidement et le pain utilisé pour saucer le moindre reste de son écuelle. Et, enfin, il releva les yeux.

    - M... merci.

    Comme son cerveau se remettait à fonctionner, il se rendit compte que jamais il ne serait arrivé sans cette femme. Peut-être même qu'il n'aurait jamais quitté sa petite grotte froide. Cette pensée le fit frissonner.

    - Ce n'est rien. Cela dit, j'ai d'autres pensionnaires... que dirais-tu de m'aider à m'occuper d'eux ?

    Surpri, il accepta tout de même. Quels pensionnaires ? Il ne voyait personne ici, et cette chaumière n'était pourtant pas bien grande.

    Il la suivit dans la pièce adjacente, et la réponse s'imposa avec évidence.

    Des oiseaux.

    Une demie-douzaine d'oiseaux de toutes les couleurs.

    Des oiseaux blessés, des oiseaux malades, des oiseaux perdus. Tous des rescapés qui regardaient les nouveaux venus avec des yeux affolés.

    Devant l'incrédulité du garçon, la femme expliqua :

    - C'est pour eux que je me suis installée ici. Ils sont nombreux à venir épuisés du désert, ou à s'écraser contre les falaises les jours de grand vent. Je les recueille, je les soigne, et je les libère quand il sont prêts à partir.

    Tristan n'en revenait toujours pas de ce qui lui arrivait. Il aida la femme à nourrir les oiseaux et l'observa changer des bandages. Elle agissait avec douceur mais fermeté, car les blessés tentaient de se débattre.

    - Qui êtes-vous ?

    - Les gens qui viennent ici m'appellent la Chanteuse, tu comprends certainement pourquoi. Ils se soucient rarement de mon identité. Je m'appelle Iris... mais après tout, quelle importance ? Ce n'est qu'un nom.

    Tristan n'insista pas. Toutes ces plumes lui rappelaient Maè et son cadeau.

    "On se reverra."

    Plusieurs oiseaux allaient mieux, ils pouvaient être libérés. Le jeune homme aida Iris à sortir les cages sur la corniche, face à la vallée verdoyante.

    - Nous allons ouvrir... prêt ?

    A l'instant où le ciel s'offrit à eux, les oiseaux prirent leur envol dans un tourbillon de plumes colorées. Il s'élancèrent sans hésitation et s'éloignèrent, ivres de liberté.

    - Même pas un regard de remerciement ?

    - Ils ne comprennent pas que je les ai aidés. Ils pensent peut être que j'étais un prédateur, ou que je leur voulais du mal...

    - C'est idiot !

    - C'est mieux ainsi. Il n'ont pas de remord à s'envoler et ne reviendront pas vers les hommes.

    Tristan regarda un instant derrière lui. Le désert, et, au loin, l’orphelinat. A cette heure-ci, Hadrian devait essayer d'inculquer les lois de la grammaire aux plus petits. Secouant la tête, il se tourna à nouveau vers Iris.

    - Merci pour tout. Il est temps que je reparte.

    - Prends garde : la vallée est belle, mais dure elle aussi.

    - Peu importe : je ne suis pas démuni.

     

    Quelques temps plus tard, il descendait à flanc de montagne vers les vallées verdoyantes. Il sifflotait, et, sur sa tête, la petite plume rouge se mêlait à sa chevelure.

    "On se reverra."

     

    Fin

     


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  • - Lola ! Pour la troisième fois : lâche ce bouquin et va nourrir le poisson rouge !

    - Pff... Attend, maman. J'y vais bientôt, c'est promis.

    - Vas-y maintenant. Moi j'ai encore le repas à préparer, et je ne t'ai pas vu t'occuper de Bubulle durant les trois derniers jours.

    Lola se leva et jeta rageusement son Tintin sur le canapé puis s'approcha du fameux Bubullle.

    - De toute façon, râla-t-elle, c'est qu'un poisson rouge. Faut se calmer un peu, y a pas mort d'homme.

    Sa mère ne répondit rien, Lola n'était même pas sûre qu'elle ait entendu. Trop occupée sans doute a essayer de tirer un peu de goût de ses stupides navets ?

    Elle prit quelques paillettes de daphnie et les laissa tomber dans le bocal. Le poisson nagea immédiatement à leur rencontre en commença à les gober une à une. Lola se détourna de se spectacle pour s'en retourner d'un pas agacé dans sa chambre. Elle ferma la porte avec un peut plus de brusquerie qu'il n'était nécessaire afin de bien faire comprendre à sa mère son agacement, au cas où elle ne l'aie pas remarqué.

    Une fois affalée sur son lit, elle fixa le plafond avec ennuis. Tout compte fait, elle n'avait plus vraiment envie de lire Tintin. Pourquoi pas somnoler jusqu'à l'heure du repas plutôt ?

    Elle avait à peine fermé les yeux qu'un bruissement à côté de son lit lui fit tendre l'oreille. Aussitôt, elle se redressa et regardait autour d'elle. "pff... et voilà que je deviens parano. ...N'empêche, j'ai bien entendu quelque chose."

    Un mouvement attira son attention. Elle n'avait pas rêvée, il y avait bien un animal qui était entré dans sa chambre. Lola se pencha pour voir de plus près, et la chose faillit lui percuter la tête en sautant.

    - Bubulle ?! Mais bon sang, qu'est ce que tu fais dans ma chambre !!!

    - Je suis venu te toucher deux mots, à propos de ta conduite, répondit-il.

    Silence.

    Lola fixa le poisson qui flottait maintenant dans la pièce comme si il nageait dans l'air. Tout ce qu'elle trouva à dire devant son poisson rouge qui se mettait à parler et à voler comme un pinson fut :

    - Ma.. conduite ? Je ne vois pas ce que tu veux dire.

    - Vraiment ? Tu as pourtant insinué que j'importais moins que la suite d'un livre qui ne te passionnait même pas, dans ta phrase "de toute façon, c'est qu'on poisson".

    Il avait une voix un peu pâteuse, comme si chaque mot qu'il prononçait était une bulle qui venait éclater hors de sa bouche.

    - Je... mais... depuis quand tu parles ?

    - C'est un cas exceptionnel, organisé par l'Ordre des Choses pour te remettre sur le droit chemin.

    - Le... l'Ordre des Choses ? Qu'est ce que c'est que ce...

    - Je n'ai pas le temps de tout t'expliquer, mon moment de lucidité au niveau humain sera bref, et j'ai déjà beaucoup de choses à te montrer pour un si court répit.

    - Des choses à me montrer ? Comment ça ?

    Lola était totalement perdue. Depuis quand les poissons rouges venaient faire la morale quand on s'occupait mal d'eux ? Et qui était cet "Ordre des Choses" qui se mêlait des affaires des autres ?

    - Un poisson est un être vivant, aussi inexpressif peut-il paraître. Les humains peuvent considérer qu'ils leurs appartiennent au même titre qu'un livre ou une chaise, ou qu'ils en sont responsable, mais cela ne change rien à la donne : je suis aussi vivant que toi.

    - Je... oui, je n'en doute pas... J'ai parlé tout à l'heure sous le coups de la colère...

    Que pouvait-elle bien dire ? Cette affaire l'effrayait, et elle ne voulait pas froisser Bubulle.

    - Paroles, paroles... encore des affaires d'humain tout cela ! Ce sont les fait qui comptent ! Que vous mettiez des poissons dans des bocaux en guise de décoration, soit ! Mais au moins, ne les laissez pas des semaines nager dans une eau pauvre en oxygène et si trouble qu'on y voit pas à deux nageoire devant soi ! Et nourrissez-les !

    - Ho, ça va hein ! C'est facile de faire la morale quand on peut parler, mais le reste du temps, je suis sûre que tu ne te souvient même pas des paillettes que tu as pu manger la minute d'avant !

    Le poisson fut apparemment vexé. Il déclara :

    - J'avais bien prévu qu'il y aurait des difficultés. Je vois qu'il va falloir faire preuve de persuasion.

    Et soudain, la chambre se mit à tourner autour d'eux, à tourner de plus en pus vite... Lola s'accrochait à son lit dans l'espoir de ne pas avoir le tournis, et elle se mordit la langue pour ne pas crier. Quand la pièce se stabilisa enfin, elle constata qu'elle n'était plus dans une pièce. Mais dans une vallée enneigée, au milieux de montagnes hostiles et dénuées de toute trace de vie civilisée.

    - Où... où sommes-nous ?

    - Dans les Alpes, comme vous autres humains appelez ces montagnes. Très longtemps avant l'époque de ta naissance.

    - Tu... tu as des pouvoirs magiques ?!

    Bubulle eu un espèce de soupire de poisson, et il lui répondit :

    - Je t'ai déjà expliqué que, exceptionnellement, l'Ordre des Choses me donnait carte blanche pour arriver à te convaincre

    - Mais tu va m'expliquer ce que c'est que cet Ordre des Choses ?!

    - Pas le temps. Viens plutôt voir par ici.

    Bubulle avait frétillé jusqu'à un gros rocher, et Lola le suivit.

    - C'est incroyable, remarqua-t-elle, la neige n'est même pas froide.

    - Regarde et tais-toi.

    Vexée, Lola obéi tout de même et s'avança au delà du rocher. La vue qui s'offrit à elle lui coupa le souffle. Un camps était installé là, dans une sorte de petite grotte à l'abri du vent. Des hommes et des femmes vêtus de peaux de bêtes s'affairaient autour du feu.

    - Des hommes préhistoriques ! souffla Lola, surprise.

    - Appelle-les comme tu veux, renchérit Bubulle. C'est l'humain tel qu'il était avant de se considérer comme étant la créature suprême, et tel qu'il aurait dû rester.

    - C'est donc encore pour me faire la morale que tu me montre ça ? C'est ridicule : regarde, il tuent des animaux, eux aussi. Tu penses qu'ils ont des remords à cela ?

    - C'est le cour normal de la vie, la "loi de la jungle" comme vous dites. Mais tu pourras constater qu'ils ne garde aucun être vivant en guise de décoration.

    Lola fit la moue.

    - Je ne vois pas le rapport. D'accord, avant, les humains n'étaient pas tout en haut de la chaîne alimentaire et n'avaient pas d'animaux de compagnie. Mais ça ne change rien à ta condition de poisson.

    Bubulle soupira. C'est drôle, un soupir de poisson : ça fait un petit "pop" quand il ouvre la bouche.

    - Je vois que je n'ai pas le choix. Attention, accroches-toi bien.

    Et, comme tout à l'heure dans la chambre, le paysage se mit à tourner autour d'eux. Lola plongea ses mains dans la neige tiède et ferma les yeux.

    Quand elle les rouvrit, il faillit s'étouffer. Elle était au fond de l'eau.

    - Haaa !!! Mais je vais me noyer !!!

    Elle sortit brusquement ses mains de la vase et se débattit pour regagner la surface.

    - Calme toi, la tempéra Bubulle. C'est comme la neige tiède : tu ne crains rien.

    Tiens, oui. Elle n'étouffait pas, ne se noyait pas, et n'avait même pas d'eau dans le nez. Pourtant, elle était bien entrain de nager dans ce qui ressemblait fortement au lit d'une immense rivière, ou d'un fleuve.

    - Où sommes-nous ?

    - Sous l'eau.

    - Tiens donc ? Je ne savais pas que les poissons avaient le sens de l'humour. Plus sérieusement, qu'est-ce que je fais là ? Encore un truc que je dois à "l'Ordre des Choses" ?

    - Parfaitement. Et maintenant, arrêtes avec tes questions idiotes qui nous font perdre du temps, et suis-moi.

    Vexée, Lola obtempéra tout de même, sentant que le poisson rouge perdait patience. Il devait souvent s'arrêter pour l'attendre, car, bien qu'elle soit en mesure de respirer de l'eau, elle n'avait jamais été une grande championne de natation.

    Enfin, ils arrivèrent à l'endroit que Bubulle voulait lui montrer. D'abord, elle ne vit que que d'immenses algues, avec rien de plus que tout ce qu'ils avaient pu voir dans la rivière jusque là, puis Bubulle lui désigna de la nageoire ce qu'elle devait regarder.

    - Des poissons !

    - Des truites, précisa son guide.

    - Mais... elle sont énormes ! Encore plus grosses que moi !

    - A moi que ça ne soit toi qui sois plus petite que elles, glissa Bubulle.

    Lola ne s'attarda pas sur cette question outre mesure. Après avoir vu des hommes préhistoriques, de la neige tiède et de l'eau dans laquelle on peut respirer, elle considérait que plus rien ne pouvait l'étonner.

    - Et donc ? Que veux tu que je vois ?

    - Attends un peu, humaine impatiente... il ne devrait plus tarder...

    En effet, à peine eut-il prononcé ses mots qu'un immense brochet d'au moins dix mètres de long apparu dans le champs de vision de Lola. Elle poussa un hurlement de terreur devant cette mâchoire qui aurait pu l'avaler d'une seule bouchée, mais le prédateur des lacs passa devant elle sans lui prêter attention. Il fonça avec une rapidité surprenante vers le banc de truites argentés, et là, tout se passa en un clin d'oeil. La seconde d'après, le brochet était seul au milieu des algues, avec plus une seule proie dans les environs.

    - Où sont passées les truites ? s'étonna Lola. Il n'a quand même pas pu toutes les manger !

    - Aha ! répartit Bubulle. Elle ne ses souviennent peut-être pas de la composition de leur dernier repas, mais elles sont plus vives que tes yeux. Et si un poisson ne se souvient pas de la tête du dernier humain qu'il a pu voir, il connait parfaitement chaque parcelle de la rivière et où trouver quelle nourriture. Alors ? Toujours inférieurs les écailleux ?

    Sincèrement impressionnée, Lola regardait toujours les algues où nageait les truites quelques minutes plus tôt.

    - C'est juste pour me dire ça que tu m'as emmenée ici ?

    - C'est déjà pas mal, ronchonna le poisson rouge.

    Soudain, il parut s'agiter et regarda autour de lui.

    - Il est temps ! Nous n'avons que trop duré ! Souviens toi toujours de se que je t'ai montré et dis !

    Lola voulu le retenir, mais déjà il nageait au loin.

    - Ha ! Et pour ta gouverne, lança-t-il une dernière fois : je ne m'appelle pas "Bubulle", mais "Celui-dont-les-écailles-brillent-au-soleil-comme-des-coquillages-orangés" !

    Et il disparu définitivement entre les algues.

    "C'est malin, songea Lola. Et comment je rentre moi, maintenant ?"

    Elle fit quelques brasse vers la surface dans l'espoir de se repérer, quand soudain un infime changement dans le déplacement de l'eau attira son attention. Elle se retourna.

    Il fonçait vers elle.

    A nouveau, elle cria, mais seul des bulles sortirent de sa bouche, et elle n'eut rien le temps de faire avant que les immenses mâchoires du brochet ne se referment sur elle.

    ...

    ...

    - Lola ! C'est prêt ! A taaable !

    La jeune fille se redressa et papillonna des yeux. Elle était sur son lit, dans sa chambre bien douillette.

    "Je me suis endormie. Et je crois bien que j'ai rêvé..."

    Elle sortit de sa chambre et marcha tranquillement vers la cuisine. Mais une soudaine envie la prit et elle bifurqua vers le salon.

    - Lola ! Tu m'as entendue ? C'est l'heure de manger !

    - J'arrive, maman ! Je passe juste voir le poisson rouge !

     

    FIN


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